Jour des sorcières

illustration Borsi

Ce matin j’ai posté 3 mots pour dire à quel point j’ai aimé « Les sorcières d’Akelarre« , film de Pablo Agüero, vu à L’Atalante(The ciné ultime à Bayonne)

Je serai ultra brève, parce que j’entame mes jours de vacances et que ces périodes sont rares depuis deux ans.

Les sorcières m’ont laissée scotchée à mon fauteuil le temps de la séance.

Je crois que ce genre de coup de foudre, au-delà les mérites d’un film, n’a que faire des « raisons ».

Je pourrais dire que c’est beau.

Je pourrais dire que ça parle à notre époque quand ça évoque l’intemporelle faute des femmes toujours coupables aux yeux de la justice divine et ses affidés barbus (et pas que)

.Je peux dire aussi : peau, lumière, odeurs, rires, cœur battant, ombres, peur, espoir, chant, sauvages. Et l’émotion qui se lève, comme la houle qui roule au bas d’une falaise.

L’émotion échappe au raisonnement.

Elle parle à ma peau, à mes tripes, à mon ventre et aux immémorielles empreintes que les femmes ont laissées en moi. L’écho des gifles et des viols, des chaînes, de l’abus et la sauvage liberté qui niche au fond de nos entrailles.

J’en ai trop dit, parce que les Sorcières d’Akelarre cela peut-être tout ça mais aussi tout autre chose.

A vous de voir…

Santé!

Jour de l’oignon menteur.


Un jour, quelqu’un que j’aime est tombé dans la secte des intégristes catho.

Peu importent ici les raisons, il y en a toujours.

Ce sont les plus fragiles, les blessés, les indignés impuissants qui sont les plus sensibles aux sirènes de l’intégrisme. Ils prennent des vessies pour des lanternes et croient aux promesses de salut -même si ces dernières s’accompagnent des pires injonctions et des croyances les plus farfelues.

Il ne fallait plus passer aucun code barre à une caisse, mais le taper intégralement (fastoche, après, les courses à Carrouf!) Enfiler des jupes longues et bannir le pantalon, éviter le Diable et les taxis bleus, emménager en Bretagne (seule région épargnée par l’apocalypse) Ostraciser, condamner, juger du plus petit dénominateur commun au plus vaste -tu iras en enfer si tu suis pas les règles !

Bref. (j’en passe un bon millier)

Jusqu’à ces deux ou trois dernières années, je pensais que ce genre de dérives étaient réservées à une minorité de gens (les fragiles, les indignés impuissants, les trop-crédules etc etc)

Et puis il y a eu Trump et Bolsonaro.
Je ne parle pas ici de leur degré d’autoritarisme (on peut largement faire mieux) mais de leur capacité à mentir impunément en démocratie. A être crus. A servir de totem à un tas de groupuscules extrémistes. Bref, à devenir simultanément la source des pires fake news et à alimenter de nouveaux courants de plus en plus puissants basés sur le mensonge et la désinformation.

Les Méchants (juifs, démocrates, gauchistes, Illuminatis, Francs-mac, pis mon voisin qu’est plombier, pis le facteur qu’est basané, pis la boulangère qu’est pas aimable, pis pis pis…) devenus pêle-mêle pédocriminels, reptiliens, génocidaires, en résumé. Et bouffeurs de pizzas accessoirement (ceux qui savent sauront 😉 )

Là dessus le Covid nous est tombé dessus.

En même temps il nous pendait au nez depuis longtemps, le minus. Parce que depuis qu’on salope aussi fort la planète faut pas s’attendre à des félicitations à la chantilly non plus.

Pas besoin d’un complot génocidaire, ou alors on est tous coupables. Coupables de jeter nos mégots, coupables d’abuser, coupables de consommer à outrance.

Et de détourner les yeux. Et de clamer: « Ouais mais si je fais un geste -et pas mon voisin- ça changera rien »

Pratique le coup du « ça changera rien ».

Au fur et à mesure des semaines j’ai vu les réseaux s’enflammer, les positions se radicaliser. Et les croyances sans queue ni tête fleurir.

Sans queue ni tête : pas de racines -puiser à la source les infos- ni de raisonnement. On croit d’abord on étaye ensuite. Et peu importe si le terrain est marécageux.

J’ai remarqué le même phénomène dans l’intégrisme catho et ses effets.

Tu pars d’une conviction indignée que tu habilles de tout et n’importe quels oripeaux -les preuves de ta foi!- ainsi tu deviens le roi du raisonnement à fragmentation, du moment que ça sert la Cause.

Tu te flagelles, bien sûr -par la peur, le regret, la haine de soi etc- et tu flagelles l’autre -ce mouton aveuglé- en le condamnant au pire qu’il-aura-bien-cherché! L’autre qui ne pense pas pareil. L’autre qui se laisse avoir, l’autre qui n’a pas résisté, l’autre qui emprunte le chemin facile.

Et si ça ment, si ça hait, si ça bancale, tant pis. La fin justifie les moyens.

Quand quelqu’un que vous aimez s’égare il vous apprend peu à peu la compassion. Et aussi cette drôle de vérité : les égarements, les croyances les plus convaincues ne sont pas l’être lui même.

On peut trembler et éructer les pires convictions, ce ne sont que des cache-misère.

J’ai vu celle que j’aimais épluchée par Alzheimer de ses convictions les plus folles. Et la haine partir avec.

Il subsiste désormais les choses de l’enfance. La peur d’être abandonnée. L’angoisse de ne pas être aimée. Le rire. La fantaisie. Ça fait un drôle de mélange pas facile.

Tout le reste s’est effacé, ces oripeaux qui n’étaient pas vraiment elle, ma mère.

Certains me reprocheront ce parallèle, mais je l’écris comme je le sens, débordée par la violence de réseaux, la guerre entre anti et pro, et ma propre colère parfois à lire autant de mensonges ou d’à-peu-près qui nourrissent d’autre colères, d’autres haines.

On est responsables de nos mots. Responsables de chacun de nos gestes -les flammes qu’on allume- de nos emportements et de leurs conséquences.

Et du monde qu’on rêve.


Santé !


L’illustration m’a fait éclater de rire, ce matin, importée du mur de Samuel Hourcade. Sa dose de mauvais goût a plu à la sale gosse que je fais, parfois.

Jour de honte (les loups sont entrés dans Kaboul)

illustration: @TaraCorpp et @MarcusReports, Sahraa Karimi, Tayeba Parsa

Il y a ces regards que la peur hante

Il y a cette femme qui court, demi-voilée – sur ses talons les loups qui dévorent-

Il y a cette foule qui détale, sans échappatoire, court vers rien, pas d’issue, court pour encercler le dernier mirage en fer -avion qui fuit-

Il y a cette photo, grappes d’hommes de femmes -combien d’enfants?- compressés dans le ventre d’un cargo

Il y a ces visages de femmes, Sahraa Karimi et Tayeba Parsa

Deux pour toutes les autres, les fuyardes que la terreur souille déjà

-parce que la peur fait ça, elle vous change à jamais et vous réduit comme peau de chagrin, elle ronge l’âme et ses belles envolées, elle efface la douceur et chaque lettre du mot liberté, elle piétine et donne les pensées abjectes du désespoir, la terreur fait de soi autre chose, plus seulement homme ou femme mais une marionnette mue par la grotesque nécessité de survivre

Étudiantes vouées au black-out

Mères vouées aux cauchemars

Joyeuses vouées au Larmes

Femmes vouées au silence

L’impuissance me bâillonne

je n’ai rien ce matin, à peine mes mots, juste mes doigts pour signer les pétitions qui passent

Dire quoi ? Dire comment ?

Juste mes larmes pour mes sœurs que je ravale

de honte.

Jour d’écrire ton nom, Liberté !

Ellis Boston ballet

Je suis comme tout le monde, j’aime la liberté. Elle m’est presque indispensable pour vivre, comme l’air, la salade et la tarte aux abricots.

Et en digne héritière de 1789, je sourcille face aux dogmes.

Je ne suis pas la seule à en avoir un besoin viscéral. Tout être vivant aspire à la liberté.

Les hommes ployant sous le poids des véritables dictatures, même si ils n’en ont qu’une idée vague, aussi ténue qu’un fil.

Les esclaves dans les mines, les gosses qu’on empêche de grandir droit parce qu’ils doivent trimer pour survivre.Ceux qu’on rend enfants soldats.

Les femmes aux mains de leur Saigneur et maître (oui, je sais, je glisse une pointe féministe, mais elle ne me semble pas inutile en la matière)

Le faible face au puissant.

Le préposé derrière son guichet qui s’emmerde et rêve de sa première gorgée de bière

Le bétail qu’on pousse au sinistre abattoir.

La vache qui regarde passer ces drôles de petites boîtes de conserve que sont les trains.

L’oiseau sur sa cime.

Le poisson qui gobe un sachet Carrefour (au pif)

L’arbre qui se croit immortel face au promoteur qui calcule ses arpents.

La liberté se loge dans nos cellules et dans la mémoire du monde. Même réduite à sa portion congrue.

Alors quoi?

Alors je détesterais qu’on juge de ma liberté, comme j’évite de juger celle des autres.

Vous me voyez venir ?

Ce que je lis en ce moment me frappe de plein fouet. La violence du rejet de celui qui ne pense pas pareil, la haine d’un gouvernement trop empêtré dans sa langue de bois pour rassurer, faute de convaincre… et derrière, la cohorte des mensonges à peine déguisés qu’on ne prend plus la peine de vérifier.

Médecins conspués, journalistes frappés, discours délirants qui maudissent ceux qui ne pensent pas « droit ».

Et la liberté dans tout ça ? Réduite à une idée, alors qu’elle est comme notre respiration, malmenée, charcutée, brandie par les uns et les autres, instrumentalisée, elle ne ressemble plus à rien, ça crie trop fort « A mort l’ennemi ! !

Ce que je sais au fond de moi c’est que l’indignation qui fait les révolutions n’est pas la haine.

La haine emprisonne et empoisonne. La haine déblatère.

La haine nous fait tout amplifier, jusqu’au chaos, au crash, à la rupture.

Et notre liberté n’a rien avoir avec elle.

Santé !

To Be or not to be. Le jour du vaccin.

illustration: Bobi-Bobi

Je n’ai jamais été une pro vaccin tout azimut.


J’ai détesté l’obligation vaccinale des 11 vaccins pour les enfants (et je ne suis toujours pas sûre de son utilité, mais il est vrai que je ne suis ni biologiste ni épidémiologiste)


Je déplore la communication trop souvent défaillante à laquelle on a eu droit depuis plus d’un an.


J’estime que les scandales sanitaires -sang contaminé, Médiator, etc- relèvent des crimes sinon les pires, en tout cas les plus cyniques. 

Inutile de dire que je n’ai pas vu arriver l’obligation vaccinale avec allégresse.


Je me posais pourtant la question de celle des soignants, parce que j’ai vu et entendu des choses plus que préoccupantes, des comportements à risques sous prétexte :

-que le virus n’existe pas

-qu’on ne sait pas si la vaccin est sûr

-qu’on s’en fout, des gestes barrière

-que c’est pas si grave.


Mon compagnon aide-soignant m’a raconté cela:

L’an passé un cluster a fait 5 morts là où il bosse.
Cette année, nouveau cluster et zéro mort.

La différence? Les patients étaient vaccinés.


Dans ma famille très proche, certains ne veulent pas du vaccin.


On ne s’est pas engueulés, ni balancé des arguments pourris.
On s’aime, on ne voit pas le truc sous le même angle et on comprend le pourquoi du comment de l’autre.

J’ai des amis et des voisins non vaccinés que je n’insulte ni ne condamne. Je les écoute et j’entends beaucoup de choses que je comprends, parfois que je partage.

Je suis néanmoins vaccinée (pour ceux qui n’auraient pas suivi 😉 )

Depuis deux jours je lis des paroles d’une violence inouïe, notamment sur les RS.

Je lis « Étoile Jaune » « Dictature » et ça me donne la nausée, en dépit de toutes mes réserves!

Je pense aux génocides. A la terreur des civils persécutés, aux femmes et aux hommes emprisonnés pour un mot de trop. Au fouet, aux pierres des femmes lapidées, à la torture, à des trucs dont on n’a même pas idée, ici…

Autant balancer de la haine en pétards et d’attendre de voir les résultats au ciel du Buzz.


Je pense à tout ce qu’on a vécu au cours de ces longs mois, et je me dis « alors tout ça pour ça? »

On peut ne pas être d’accord. Cela ne change rien au fond.

Cela ne devrait pas.

Santé!

Comptine

Tales Yuan photography

Arsenic, cadmium, chrome, cuivre, mercure, nickel

comptine

et le plomb, plein de plomb -pom pom pom-

dans tes cheveux -je te plume-

et l’urine -Alouette-

et le sang -je te plumerai-

Pfff, Même pas vrai !

le loup n’y est pas

on n’y croit pas

on détourne les yeux, on dit encore un peu

un an, deux ans, dix ans

moratoire

Arsenic, cadmium, chrome, cuivre, mercure, nickel

comptine

c’est si peu !

Am-Stram-gram

97 à 100%

de la population

les grands, les gros, les petits et les costauds

dans ton corps

le tien, le mien, les nôtres

échantillons made in France, nous sommes!

Grands gagnants sur le podium Europe

Arsenic, cadmium, chrome, cuivre, mercure, nickel

comptine

toxique cumulatif dit la vilaine étude

et les reins, et les os et nos cerveaux, alouette

pas besoin d’être fumeur,

manger suffit

boire

ou respirer

Et comment je fais?

dit l’enfant

je retiens mon souffle sans manger?

C’est ça, mon Enfant

Encore un peu, susurre Lobbyiste

au nom de messieurs LEngrais

Phosphaté

et monsieur Glyphosate

(Tous des Courtes-vues qui disent « danstoncul »,

pour rire)

C’est pas si dangereux, mon enfant

chantonne Lobbyiste

et tellement nécessaire

Arsenic, cadmium, chrome, cuivre, mercure, nickel

comptine

Jour 4 qui traîne des pieds ou l’éternité du temps. Et ce qu’écrire veut dire.

illustration Benedetto Demaio

Ce matin, 6h50, Lolipop C a miaulé en langue de chat : Maou ! Je suis seule au monde ! Mes humains ont disparu, mon frère chat a disparu! Ô maouu, ô sole mio ! Au secours, à moi, je suis perdue, on m’a abandonnée, on m’a volé mon humaine !

NB : pour ceux qui croit entendre une musique familière, Pop Charlie a copié le monologue d’Harpagon, variation un poil dramatisée, j’avoue !

De deux choses l’une : soit Charlie a le nez bouché soit elle veut postuler pour entrer à la Comédie Française, mais vu son tempérament misanthrope, c’est pas gagné !

Résultat, depuis mon bureau du fond de la cour, émergeant d’un sommeil déjà haché par Bertrand B (lequel, vers 6h, m’avait tapoté la joue pour que je lève le drap et que je lui laisse une place) j’ai couiné « Je suis là ma chérie, viens ! »

Thierry, lui était déjà parti travailler, puisque c’est sa quinzaine du matin.

À 8h17, au moment où j’écris, je serais presque tentée d’admettre que j’ai l’éternité devant moi puisque je suis confinée.

En réalité le temps se comporte très bizarrement en ma compagnie. À croire qu’il joue au chat et à la souris (et devenez qui est qui !)

Plus je sors, que j’entasse les rv ou les choses à faire, plus il s’étire.

Quand je suis confinée, en revanche, le temps prend des allures trompeuses. Il me chuchote, façon Kaa -le serpent de Mowgli- t’as tout ton tempssssssssssssssssss ! Moralité, j’arrive à la fin de la journée sans avoir fait ma gym et rarement satisfaite de mon rendement, entre 5000 et 10000 signes par jour -je sais ça ne parlera pas à tout le monde, mais pour un auteur c’est un beau débit !

Bien entendu, je ne compte pas les chroniques. Ces mots là sont autant pour vous qu’à moi, une petite musique que je fredonne à mi-voix, même si elle demande deux à trois heures pour sonner juste !

Ce temps là, suspendu à un test PCR, induit une autre conséquence troublante, une solitude que les confinements successifs ont amplifiée.

J’avais déjà le profil de la parfaite confinée, c’est vrai.

Auteure à temps plein (ou autrice, je commence à bien l’aimer ce mot) deux poilus indépendants et néanmoins collants, un compagnon très chat à sa façon et un bureau-au-bout-de-la-cour.

Écrire implique que l’on soit un peu ermite, le corps dur à la résistance, une ténacité qui tient captif devant l’ordinateur même quand on voudrait buller sans ces pensées vagabondes qui viennent vous rappeler à l’ordre, des bribes de phrases qui tournicotent comme un essaim dans la tête, une tournure qui me monte aux lèvres, l’idée que je cherchais en vain, et c’est reparti, « Je le note ou je l’oublie? »

On a fini sa journée, sauvegardé son texte jusqu’au lendemain et pourtant les mots-à-dire sont toujours là, vivants, grouillants, épuisants.

Il ne faut pas croire. Écrire est un travail physique assez harassant.

On regarde le monde et en veut le traduire en mots, on veut dire l’élan, cette lumière là, l’émotion, le trouble, l’ennui, on veut rendre visible ce qui se cache sous des apparences, dire vrai avec l’artifice de 26 lettres combinées, en tirer les nuances les plus fines, la résonance la plus claire, raconter le réel et ce qui se tient dessous, insaisissable, dire le cru, le doux, le grave et bien-sûr c’est impossible ou beaucoup trop fugace, une phrase juste en commande mille autres, il faut repartir, en quête de cette vérité palpitante, une histoire vivante.

L’écriture reste là, toujours en périphérie, même la tête vide, elle se tient dans un recoin, grosse bête dévoreuse, croque le temps, l’énergie, la désinvolture, parce que hormis les jours de vraie pause où je parviens à ne plus penser à « ça » (ça-livre/commande/chronique/bout de texte qui veut se faire entendre) je suis habitée par elle.

Et quand le confinement s’invite c’est comme ajouter une chape de plus, familière, presque douillette mais vertigineuse aussi, presque une absence au monde.

Voilà… Je ne parle pas souvent de mon écriture, par pudeur bien-sûr, expliquer pourquoi j’écris revient à vouloir m’éplucher comme un oignon, jusqu’à l’âme.

Mais ici, c’est entre vous et moi. Un jeu de mots, jeux de… (vélo, bateau, cargo, virée au long cours, odyssée sans ruban à couper)

demain je teste le PCR.

Je croise les doigts, d’autant que Sandrine est positive au test. Elle va bien, sinon.

Santé !

PS: Lolipop C vient de prendre place sur mes genoux.

RPS: pourquoi le serpent a toujours le sale rôle dans l’affaire?

Journée du vrac (un brin à l’Ouest?) Jour 3 du contact qui me colle aux basques

illustration Maria Svarbova


Les larmes diffèrent selon leur humeur.

Les larmes lubrifiantes -les basales- n’ont pas la même quantité de protéines et d’hormones que les larmes d’émotion.

Et elles changent de forme.

A la suite d’une période douloureuse, Rose-Lynn Fisher a eu l’idée de photographier ses larmes sous microscope. Elle en a tiré sa « Topographie des larmes ».

les larmes d’oignon sont gracieuses, une efflorescence serrée de feuilles-fleurs d’une précision maniaque.

Les larmes de deuil ont des allures de cité antique vue du ciel. Une cité disparue dont on devinerait les tracés, bâtiments dessinés au cordeau, mares asséchées, et un amas de rochers émergeant devant la forteresse.

Les larmes du changement ont gardé quelque chose de celles du deuil (il y a une logique évidente à cela, non?) avec sa figure géométrique -temple ou bonhomme-Lego armé d’une mitraillette- cernée par une mangrove globules.

Les larmes de rire ont abandonné des flaques sur leur passage. Elles s’amusent à brouiller les pistes entre l’arabesque et la ligne droite. Se moquent de la stricte observance des règles géométriques.

Et puis il y a Catharsis au delta majestueux, Rédemption et sa croix parfaite, Compassion tout en rondeurs, Force de l’élan comme un ballon dans le ciel.

La beauté à l’état pur, invisible à l’œil nu.

Beauté gratuite, pour rien, ou bien beauté infuse pour Univers infiniment mystérieux.


Les femmes et les orques partagent un privilège ambigu, celui de la ménopause.

Chez les cétacés, les ménopausées ont le leadership et guident le clan. Elles connaissent les meilleures zones et techniques de chasse, se soucie du bien-être et de l’éducation des jeunes. 

Chez les bipèdes on rame encore, mais j’ai une tendresse particulière pour le livre  de Clarissa Pinkola Estès, « La danse des grands-mères » qui parle de force vitale et de créativité, à donner envie de se précipiter vers cet age béni.

Quoi qu’il en soit, j’aime bien l’idée que je partage un truc avec les dames Orques…


En ouvrant Face-book, ce matin, j’ai vu un de leurs « souvenirs » passer. Il m’a tiré un sourire même pas mouillé (ni temple ni globule).

Je me suis demandée si la nostalgie avait une forme.

Je l’ai publié dans la foulée sur mon mur, alors que je ne suis pas très adepte de la pratique.

(pour ceux du blog qui demandent, il s’agit de la critique de Séverine Lenté sur ma « Cavale »)

Ce matin, je me suis réveillée dans mon bureau, les deux chats posés sur moi.

Bidibulle Bertrand et Lolipop Charlie sont coutumiers du fait.

Le matin c’est humain-matelas.

Pendant que j’écris c’est Tes genoux à gogo.

Quand je cuisine c’est  » je peux goûter-s’il te plaît-grouille » from Bertrand.

Le soir c’est Grande pause-je suce-ma patte, from Charlie (il y a les petites pauses aussi, tout au long de la journée)

Mes chats=pots de colle farouches, tyrans du Quand-je-veux-moi.

Imparables.


Voilà.


Je me sens un peu globule, aujourd’hui, un peu vide, un peu hors du monde. Pas du tout immergée dans la mangrove de mes semblables.


J’en parlerai demain, peut-être.


Santé!

PS: j’aimerais bien observer la topographie de la joie.

RPS: j’avais dit journée vrac, ce qui explique la chronologie aléatoire de mon fil narratif. Ou entre deux eaux? comme l’illustration de Maria Svarbova…

Jour 2 d’une Contactée et note tendre pour finir.

illustration Ronald Ong

Petites réflexions pas vraiment philo en forme d’inventaire:

Cuisiner avec un masque sur le nez rend maladroit. J’ai fait exploser 4 œufs au plat en voulant séparer 2 binômes, hier midi.
J’avais déjà testé la maladresse déambulante, mais jamais entre quatre murs.

Cette variation palpitante a le mérite de distraire mon repas en solitaire.

Avec Thierry on essaie vivre en parallèle, même si je ne suis pas convaincue par l’efficacité de la chose, vu que j’ai attendu deux jours avant de savoir que j’étais cas contact, qu’on partage la salle de bain, une cuisine et deux chats.


Les téléphones de la CPAM ont un vrai gros souci. Ils te raccrochent au nez tout seuls ce qui rend la conversation hachurée mais l’amabilité des agentes rattrape largement l’affaire.

On m’a proposé une aide au ménage, aux courses et psychologique. 🙂

J’ai dit non à tout, vu que Thierry était négatif aux dernières nouvelles.
Au pire ma chère Anne a proposé de s’y coller.
Et psychologiquement je reste un roc.

Hier, 16h, j’ai testé mon premier coton-tige antigénique. Une demi-heure à faire la queue place des Gascons. l’infirmière est seule, très masquée et très souriante, ça se devine à ses yeux plissés et son entrain.

A la voir tournicoter son truc dans mon nez -elle fait ça toute la journée- j’ai pensé aux Temps Modernes et à Charlie C boulonnant à tours de bras ses écrous sur une chaîne rendue folle.

Même pas mal… (et négative, toujours, en attendant le prochain test)

Je suis tombée sur un article (Fbook, je crois) à propos de Chantek, l’orang-outang qui parlait en langue des signes.

(NB: j’ai bien tapé signe et pas singe, mais je fais souvent l’erreur, j’écris « langage des singes » et chaque fois ça me fait sourire, j’aime la langue et les singes, j’en ai même fréquenté un il y a très longtemps, Tommy le ouistiti, empreinte indélébile de mes six ans…)

Chantek est mort en 2017, à l’age de 39 ans. Il possédait un vocabulaire de centaines de mots qu’il savait combiner correctement pour communiquer. Chantek peignait, Chantek fabriquait des colliers de perles, Chantek posait des questions aussi sibyllines que: « Comment faites-vous pour manger des spaghetti ? »

Il était également capable d’inventer ses propres mots, expressions à usage quasi unique pour Singe poète.
C’est ainsi que « Ketchup » est devenu  « Tomate-Dentifrice » sous ses doigts.

Tomate-dentifrice m’a cueillie en plein vol, hier.

J’aime les animaux depuis toujours, j’aime leur âme sauvage, leur mystère, leur façon d’être libre. Petite, je leur accordais au moins autant d’importance que ces drôles d’adultes qui font la guerre et savent si bien feindre derrière le masque des sourires. Les animaux, eux, ne mentent jamais.

J’aurais donné n’importe quoi pour parler dauphin, singe ou chat. 

Voilà que cinquante ans plus tard je lis l’expression « Tomate-Dentifrice », accord parfait pour « ketchup » et c’est vertigineux.

Un orang-outang capable de signer ça nous dit en filigrane tout ce que nous ne voulons pas entendre. Que les animaux sont capables de prodiges (comme les humains) Qu’ils s’aventurent en terrain inconnu, poussés par les circonstances (comme les humains) Qu’ils créent à leur mesure, souffrent, éprouvent. Qu’ils sont des êtres  vivants, uniques en leur espèce, certains plus doués que d’autres, plus solidaires ou féroces, plus curieux, paresseux, joueurs, pédagogues… qu’en savons nous au fond?

L’état animal n’est pas l’espèce humaine, mais à renier leur essence (êtres doués de la force de vie et infiniment meilleurs que nous pour la symbiose) on pourrait bien y perdre un morceau de notre âme.


Voilà, je finis cette chronique sur ma part animale -ou l’enfantine, pour la note tendre.


Santé!

PS: l’illustration de Ronald Ong, c’est pour l’œuf au plat parfait, sans Tomate-dentifrice qui dénature le goût…