Trouver le ton ou l’ego en monokini sur un tapis de sol

Biffy_Clyro_-_Puzzle

Trouver le ton. Cela faisait longtemps… Longtemps que je n’avais pas commencé un texte à l’aveuglette, guidée par les premiers mots sans savoir où je vais. Trouver le ton alors que tant de voix s’élèvent de cette drôle de machinerie qu’est Internet. Des voix tapageuses ou discrètes qui peuvent donner l’impression de liberté. Liberté toute relative pourtant.

Parler à l’autre (via le Net) plutôt qu’écrire pour un éventuel lecteur change la perspective. Il me semble qu’on prend le risque de se laisser enfermer dans un ton (celui du blog, du polémiste, de la Rigolotte-qui-narre-ses-aventures, du Gars qui Pense, du critique qui dissèque intelligemment, etc, etc) et qu’on perd un peu de cette liberté que produit la solitude. On perd la distance d’une pause; temps pour qu’un texte sèche, temps de réflexion et de corrections, et une fois le texte livré, temps d’un éventuel échange.

Avant, l’écrivain était seul qu’il le veuille ou non. L’écriture vous faisait ermite, un sauvage plus ou moins apprivoisé. Aujourd’hui, pour certains (excluons les irréductibles à stylo bic) internet a modifié la donne. L’écrivain qui lève le nez de son travail peut toujours écouter un disque, danser un kazatchok ou regarder le platane de la cour, bien souvent il sera tenté de se perdre dans le déroulé du « fil d’actualité », news, blog, Fbook. Il peut même exposer l’avancée de son travail, ses espoirs, ses doutes, son menu du soir, signaler un préposé mal embouché, le retard de son train ou son avis sur la politique économique du Swaziland au même titre que l’expert estampillé à la télé.

En écrivant-réagissant sur internet on se met en éveil mais aussi en attente d’échos, approbation ou critique, et cet état peut s’avérer chronophage. La séduction des échanges grignote cette fameuse liberté de ton de celui qui se soucie moins de plaire que de partager une parole, proposer une réflexion.

Où est passé le temps de latence du « débranché » ? La liberté qui consiste à vaquer à ses occupations après avoir posé son stylo ? Ce moment où l’on revient à soi, un soi trivial et familier, une intimité. Le silence ?

Je ne suis pas certaine qu’on ait gagné en liberté, pas même la liberté de ton. Il y a quelque chose de sclérosant à vouloir rester dans l’ivresse des joutes verbales, l’approbation et les « like » du plus grand nombre. A se dire « cela plaira-t-il ? » parce que la question renvoie à une réaction immédiate. Dès que c’est balancé sur le net, c’est susceptible d’être aimé, détesté, buzzé ou ignoré.

Le pire c’est qu’on perd la saveur de ne rien faire, on sait de moins en moins jouer au caillou, les mains posées, inertes. On est infichu de rester simplement là, le nez en l’air, sans tapoter sur un clavier, écouter ses messages, chercher l’info.

Le temps s’accélère et nous avec. Aujourd’hui, il y a fort à parier que Charlot mimerait non pas un ouvrier enchaîné à son tapis de montage mais un petit bonhomme courant après son double, un double aplati au format « profil », retouché par Photoshop, et enluminé entre deux sentences philo sur fond de chatons soyeux ou de ciel tourmenté (voire, sur la polenta de midi)

Alors quoi ? Brûler son ordinateur et fuir dans un trou isolé avec une vache en guise de meilleure voisine? Rejouer les révoltés du Larzac ? Tomber d’une caricature à une autre ? On peut chercher aussi une façon d’être au milieu de tout ça. Parce que, branché ou pas, on participe tous à ce grand remuement d’énergies même les mal apprivoisés et les réticents ! A cet égard internet a un avantage évident, l’occasion de se découvrir en miroir face aux autres.

Qui Suis-je sous les regards, exposé à la multitude des lecteurs/internautes ? Suis-je le même que nu ? (cf, le roi nu, bien sûr, et pas l’auteur branché posant en monokini sur son tapis de sol pour convaincre de l’utilité de son dernier opus « mon voyage au bout de la ligne »)

Observer ce que peut produire ce vertige sur soi, comprendre ce que l’on fait de cette fameuse liberté qui n’est jamais absolument donnée mais qui doit se chercher, se « travailler » comme on travaille un matériau, la glaise du sculpteur, les couleurs du peintre, les mots de l’auteur… et peu à peu se dégager de ce vertige narcissique, dégager le Soi de la gangue des illusions.

Trouver le ton, sa voix-voie, absolument singulière au milieu de toutes les autres sans s’essouffler à se casser les cordes vocales. Et quand la sauvagerie vous prend, cliquer off.

Biffy Clyro

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