L’enfance de l’art

matisse

Si on cherchait la trace d’origine dans chaque réalisation humaine sans doute trouverait-on l’empreinte d’un rêve ou d’une envie.

Envie, quel joli mot ! En vie. Irrésistiblement je pense au Qi, cette puissance vitale qui prend racine dans le bas du ventre et qui anime, qui est aussi l’énergie sexuelle et créatrice. Le Qi permet à la vie de circuler joliment dans notre corps en tourbillons successifs.

Je crois profondément qu’en chacun de nous réside non seulement la nécessité de créer mais aussi sa source. La créativité nous garde en vie (envie) et éloigne le désespoir.

Parfois cette créativité consiste en « peu » de chose (je parle ici de réalisation visible, concrète) car c’est moins de la forme que du fond dont il est question. Les enfants sont les champions pour créer sérieusement sans attacher d’importance aux suites. Ce sont de purs créatifs ; créateurs de mondes, rêveurs de réalités, inventeurs de chorégraphies, peintres sans limites… Ils n’attendent rien en retour de leur production.

Le geste créatif pur n’est pas un geste narcissique qui consiste à se mettre sous la lumière, ni même un geste destiné à d’autres, c’est un acte fondateur qui se suffit à lui même parce qu’il contient l’origine et la destination ; il se moque du jugement et n’a besoin de personne pour l’applaudir.

Mais alors, qu’en est-il du geste artistique ? Peut-on créer sans se soucier de la destination ? Et quelle est cette mystérieuse nécessité qui pousse le créatif à vouloir partager largement ?

Envie de reconnaissance et envie créative ne procèdent pas du même désir mais elles cohabitent chez l’artiste. L’une nourrit l’ego, l’autre nourrit l’estime de soi. Dans le premier cas on est dans l’attente et une certaine dépendance du regard de l’autre, dans le second on est autonome, pris dans l’action on se moque bien de la norme ou de la posture, on Joue !

On ne peut mépriser ni l’un ni l’autre (non, nous ne sommes pas de purs esprits!) mais à confondre les deux on risque non seulement de perdre son élan mais aussi l’évidence du Faire. Et pour l’artiste préoccupé de créer, tout l’enjeu consiste à trouver son point d’équilibre entre l’enfant intérieur (et joueur) et le « praticien » reconnu.

Bien sûr la frontière est un peu floue et cette garce peut jouer des tours ! Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, écrivait Rabelais. C’est vrai pour toute création. Pratiquer son art sans conscience et sans lucidité nous met à la merci des illusions.

Pour ma part, je me suis accommodée de la Garce en me partageant entre pratique et réflexion. Réfléchir et pratiquer, encore et encore. Repousser ses limites. Se faire artisan, ouvrier de son art. Polir son geste (tiens, ça me fait penser au calligraphe chinois qui peut répéter des années le même délié. La quintessence du geste artistique!) Autrement dit l’important est la création, pas le costume du gars-qui-crée.

Oui mais alors, et si tu passes à la Télé ? Et ton mur Fbook ? Et ta carte de visite ? Avec le développement des médias et l’exposition médiatique voilà que s’ouvrent grandes les portes de la créativité, de l’art et du quart d’heure de célébrité. Ce qui vous guette c’est la foudre du ticket gagnant et un public potentiel qui compte par millions ! Vertige… Si on est pas solidement ancré on se met à rêver de gloire immédiate, une gloire raz-de-marée qui démentira toutes les vieilles barbes qui vous serinent « au boulot » ! Surtout qu’il existe des arts particulièrement porteurs de fantasmes, l’écriture parce qu’elle « est à tout le monde », la photographie avec le numérique, la peinture… (on s’intronise peintre, écrivain ou photographe parce qu’on le vaut bien, comme dirait Loréal). On pourrait presque en oublier l’essentiel qui est le geste lui même.

N’importe quel art demande de la pratique. Renoir a peint des milliers d’assiettes. Mozart a enchaîné les gammes. Einstein a rêvé l’univers. Le talent ne suffit pas à faire l’artiste. Il ne faut pas confondre le rêve qui donne vie avec le fantasme qui fait naitre des illusions. C’est le rêve qui anime le monde, ce sont nos rêves qui le changeront. Et si parfois on s’égare dans l’illusion on peut toujours demander à l’enfant qui joue. L’enfant qui est en nous.

Matisse Les poissons rouges

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