« Gabrielle » ou Mon trèfle à quatre feuilles, la preuve par trois (suite)

gabrielle

Gabrielle est un film vu presque par hasard à l’Atalante, le cinéma de mon quartier, une salle d’art et d’essai qui vous embarque d’emblée ailleurs, un moment privilégié pour déconnecter: passé une sorte de vestibule et son grand tableau où sont inscrites les séances du jour (celles de l’Atalante et de son alter voisin, L’Autre Cinéma dressé au bord de l’Adour) on pénètre dans un vaste salon-bar d’attente. On achète sa place à un comptoir en bois, on se promène en regardant les tableaux d’un artiste (toujours une expo en cours), on peut aussi consulter la gazette, les journaux, les flyers des associations ou s’asseoir dans un des fauteuils disposés au petit bonheur. Il est rare de faire la queue et quand ça arrive personne ne joue à «Je-serai-le-premier », on a le temps et la place ici, on guette sans impatience le moment de rejoindre la salle de cinéma aux fauteuils rouges. C’est vieillot, immense et les grands d’un mètre quatre vingt (et plus) ne sont pas obligés de se plier en deux pour tenir à leur place. On s’y sent fabuleusement bien avec ce goût acidulé de l’enfance.

Bon, il y a bien ce projet de réunir les deux cinémas qui me titille déjà de nostalgie mais vu l’endroit et les gens qui s’en occupent ce sera sûrement extra http://www.sudouest.fr/2013/02/22/bayonne-visitez-le-futur-cinema-l-atalante-975115-4018.php

Hier donc j’ai vu Gabrielle.

En préambule (qui n’a apparemment aucun rapport) j’ai raté « La vie d’Adèle » il y a deux jours. Depuis sa sortie, le tapage autour du film et sa bande annonce très explicite -vue cinq ou six fois- j’avoue que mon envie s’est sérieusement amoindrie. Je redoute de ne pas être surprise, saisie et émue en suffisance. C’est le problème avec les films dont on parle trop, on a l’impression de les avoir déjà découverts et quand le générique défile on se dit « c’est fait ». Et puis il y a quelque chose du consensus qui ne me plaît qu’à moitié autour de ces Films-A-Voir-Absolument (la polémique n’empêche pas une forme d’académisme) : un sujet dont il faut débattre, quelques scènes qui suscitent la controverse (forcément), LE sujet de société avec performance d’actrices à la clef… Ce genre d’unanimité dithyrambique donne l’impression d’être le gars à qui on veut vendre une voiture de luxe intérieur cuir-toutes options qui sentira le neuf… (bon, me voilà obligée de vous parler de « la vie d’Adèle » maintenant ! Je ne ferai peut-être pas une chronique mais j’ajouterai un PS ici, promis!)

Gabrielle donc…

La BA (vue deux fois) en disait juste assez pour me donner envie. Une histoire d’amour entre une fille un peu « décalée » et son amoureux au sourire illuminé. Une fille qui, soit dit en passant, a une particularité qui est aussi une grâce.

En m’asseyant dans le fauteuil rouge je soupçonne que je serai émue, surprise, séduite et puis c’est Québécois et moi j’aime leur langue et leurs façons un peu dépaysantes. Leur chaleur aussi.

Ça ne rate pas, en mieux. Je sors en reniflant parce que j’ai pleuré au moins quatre fois (ou cinq? quand on aime on ne compte pas) dont deux pendant que la chorale chante Charlebois « Chuis un gars ordinaire » et là il m’a fallu toute ma conviction de femme adulte et raisonnable -censée l’être en tout cas- pour ne pas sangloter comme une morveuse. Parce que c’est beau et touchant et absolument magique et que c’est un moment qui ne s’explique pas, comme la grâce.

Elle est partout dans le film cette grâce. Dans les rires, les bévues, les entêtements, les ratages et dans les doigts qui effleurent l’eau trop bleue d’une piscine ou la peau de Gabrielle. Dans un chant qui monte au cœur, au ciel ou au plafond. Chez un épileptique qui tombe et tressaute et les gestes tranquilles, tendres, de ceux qui le relèvent. Dans des images flottantes qui vous laissent reprendre votre souffle, des ruptures qui font le pont entre deux mondes, deux scènes, deux êtres. dans tout ce qui n’est pas dit mais suggéré, ce filigrane qui fait la densité d’une œuvre.

Je n’ai pas envie de raconter Gabrielle et faire ce que je reproche à certains articles, « spoiler » le truc en langage critique-branché. Juste envie de partager cette émotion et « de faire passer ». Ces moments de cinéma ne sont pas si courants et ce film, sûrement imparfait, m’a ravie pour des raisons absolument émotionnelles. C’est tout ce que je demande à l’art, finalement, l’émotion. Non pas une pensée élevée, construite, pour ça je peux lire des bouquins plus ou moins philosophiques, pas non plus une émotion téléguidée par la Raison ou la Culture qui vous explique pourquoi il faut aimer et quoi (telle expo ou tel artiste ou tel prix Machin Chose) mais cette émotion irrationnelle, non maîtrisable qui vous fait venir les larmes au yeux. Bien sûr en sortant on baisse le nez parce qu’on a les yeux rouges -comme son fauteuil- et puis ça fait bizarre de pleurer sans raison ( pas raisonnable !) ou alors il faudrait expliquer que la Vie est belle, qu’il y a des gens qui vous donnent envie de sourire, que l’Instant donné, pris et reçu, finalement c’est l’essentiel… et qu’une séance de cinéma réussie c’est exactement cela. Et qu’elle vous donne envie de partager.

Bref, c’était mon trèfle à quatre feuilles (référence à une chronique qui causait de Alors Voilà, le blog de Bibi devenu depuis un Auteur à Best-seller, de Myrielle Marc et des Brigitte.) Du reste, si on compte bien, il y a trois feuilles à mon trèfle : Gabrielle, l’Atalante et L’autre Cinéma…

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5 réflexions sur “« Gabrielle » ou Mon trèfle à quatre feuilles, la preuve par trois (suite)

  1. Tout d’abord, c’est toujours un plaisir de lire ta prose. Déjà. Ensuite, sans rien raconter du film comme tu le dis si bien, tu me donnes enfin de me précipiter dans le premier Art et Essais encore subsistant pour aller pleurer comme une midinette (on dit midinet pour les hommes ?) devant de vraies images de vraie vie de cinéma. 🙂

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  2. Si je ne connaissais pas déjà l’Atalante, j’aurais très envie d’y aller après avoir lue ta chronique ! C’est tellement vrai ce que tu décris … Quant à Gabrielle, c’est loupé, mais sans regrets : je n’ai plus de kleenex !!!

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